Jean-Claude DANA

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Le juif albinos (2000)

Extrait : Les racines plurielles de J-C Dana

En évoquant Tunis, je sens vibrer au fond de ma poche mes racines : elles m’appellent et me rappellent…

Racines physiologiques et sensorielles : elles sont inaliénables dans ma mémoire et dans celle de mon corps, dans lequel elles sont à jamais imprimées.

Elles projettent des visions, elles émettent des bruits, des musiques, elles exhalent des saveurs, des senteurs…

Visions : celles de Tunis, de l’avenue de Paris, de l’horloge du Passage, toujours arrêtée, du lycée Carnot, du bar « le Novelty », du Café de Paris… D’autres visions encore, celles de la mer à Raouad, de la plage à Gammarth ou à Khéreddine, du Bou-Kornine vu de Sidi Bou Saïd…

Ambiances et bruits : la cour du lycée Carnot pendant la récréation, l’orchestre de Raoul Journo, les soirs de la Tour Blanche, de l’Hacienda ou du Pavillon du Belvédère, les cris des marchands ambulants, le bruit du TGM… Ambiance encore, celle des souks, des marchés, des fêtes familiales, le staccato des derboukas et les youyous stridents des femmes…

Couleurs : une symphonie blanc-bleu. Blanc : le blanc de Tunis la Blanche, le blanc du sable fin des plages du sud, le blanc des terrasses de la Médina, le blanc des djellabas et du jasmin… Bleu : le bleu du ciel, le bleu de la mer, le bleu de Sidi Bou Saïd…

Odeurs et saveurs : celles du jasmin, du thé à la menthe, de l’harissa, du couscous-bkaïla, des piments frits, du mulet grillé, du coriandre, du cumin, du carvi… Celle des pois-chiches grillés chez le torréfacteur arabe de l’avenue de Londres… Et aussi l’odeur des souks, spécifique à chacun, souks du cuir, des tissus, des bijoux, souks des épices, des vêtements, des tapis… et encore, l’odeur des chevaux de fiacre, du tram, du TGM, et même celle, pestilentielle, du lac de Tunis, quand il faisait très chaud et que les poissons y crevaient, le ventre en l’air…

Racines physiques, à la fois consistantes et inconsistantes, elles forment tout autour de moi un cocon virtuel qui ne perdra jamais sa rassurante enveloppe… Cocon ? Les Tunes ne disent-ils pas, quand ils vont en vacances en Tunisie, qu’ils « rentrent à Tunis »…

Retour ? Retour au bercail, retour au berceau, retour dans le ventre de la mère, retour dans les entrailles de la Terre-Mère… la terre tunisienne.

Racines de mort… Je me sens juif quand plane l’ombre irréfragable de la Shoah, celle des pogroms ; je me sens juif quand les persécutions menacent et que l’atmosphère est à nouveau envahie par la puanteur délétère de l’antisémitisme…

Racines de vie… Je suis juif tunisien dans la Ghriba de Djerba, lors d’une bar-mitzva, devant une mloukhia-merguez, ou en buvant une boukha, juif dans une ambiance juive, avec mes frères juifs…

Mais je suis aussi arabe lorsque j’écoute de la musique orientale, que je mange une chorba, ou que je me promène dans les souks de Tunis, arabe dans une ambiance arabe, avec mes frères arabes…

Je suis italien quand j’écoute Peppino di Capri ou Domenico Modugno, quand je mange des spaghettis, du prosciutto et de la polenta, que je regarde Vittorio Gassman dans « Il sorpasso » (Le fanfaron) ; je suis italien quand, après le tiramisù, je bois une bonne grappa bien frappée, italien dans une ambiance italienne, avec mes frères italiens et siciliens…

Racines culturelles… Mes neurones sont imprégnés par la langue française et la littérature française ; je parle, je lis, je vis français…

Racines citoyennes… Ma fibre patriotique est bleu-blanc-rouge : elle est tissée par la France qui m’a accueilli et dans laquelle j’ai passé près des deux tiers de ma vie ; je suis français vingt-quatre heures sur vingt-quatre…

Racines émotionnelles… De la place de la Comédie au pic Saint-Loup, de la Camargue aux contreforts des Cévennes, mon pouls bat au rythme de Montpellier et du Languedoc…

C’est la magie de la Tunisie, le miracle de Tunis, le syndrome d’une affection irrépressible, une sensation difficilement explicable de manière pragmatique, le symbole d’une fraternité sans doute fantasmatique pour certains, mais pour moi bien réelle.