Jean-Claude DANA

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L'éclate-vie (2010)

Extrait : Une sacrée Mustang

Il s’en fallut de peu que je n’écrase un flic à Grenoble. Sur la longue ligne droite du cours de la Libération, j’aimais bien démarrer en trombe au feu lorsqu’il passait au vert. Très vite, le compteur flirtait avec les soixante-dix miles, soit près de cent-dix kilomètres à l’heure. En ville !
Roulant en direction de Vizille, je passais devant un supermarché séparé de l’avenue par une contre-allée, réservée aux deux-roues et un parking. C’est alors qu’un flic en mobylette qui venait de ce parking traversa la contre-allée et sortit inopinément juste devant moi, me coupant la route. Ne pouvant freiner à temps, j’utilisai une tentative désespérée que j’avais vu effectuer par le cascadeur Jean Sunny et aussi par mon ami Tony, le vendeur de voitures.
Je donnai un grand coup de volant à gauche en tirant de toutes mes forces le frein à main. La Mustang partit en tête-à-queue, s’enroulant véritablement autour du flic qui avait bien entendu freiné à la vue de la voiture arrivant droit sur lui. La manœuvre réussit au-delà de toutes mes espérances. Le policier, juste effleuré par le véhicule, ne tomba même pas de son vélomoteur. Je descendis d’abord de voiture pour aller voir le miraculé qui se fondit en remerciements :
— Ben, dites donc, je ne sais pas comment vous avez fait, mais vous m’avez sauvé la vie ! Puis, devant le parterre des inévitables badauds accourus sur les lieux, je remis dans le droit chemin la Mustang arrêtée dans le sens inverse de la marche et me garai sur le côté. Le policier était remonté sur sa mobylette et avait commencé à reprendre sa route dans la direction opposée de la mienne, quand je le vis revenir avec, sur son visage, un petit air qui n’y était pas auparavant, ce fameux air de flic souvent indissociable du port de l’uniforme.
─ Au fait, à quelle vitesse rouliez-vous ? me demanda-t-il.
Je ne me démontai pas.
— Écoutez, monsieur l’agent, si je vous avais écrasé, on aurait abordé cette question, d’accord, d’ailleurs sans doute pas avec vous. Mais là, vous vous en êtes sorti, tout le monde est content, l’histoire n’est-elle pas suffisamment belle comme ça ?
Il sourit, à présent complètement remis de ses émotions et presque détendu.
— Oui, vous avez raison, laissons l’histoire telle quelle, allez, au revoir.
Ajoutant :
— En ville, conduisez plus doucement à l’avenir !

Remontant un soir à la Mure, je pris en stop à la sortie de Grenoble deux militaires qui se révélèrent être deux simples troufions en goguette.
Ils me dirent vouloir se rendre à Laffrey. L’un s’installa à l’arrière et l’autre à côté de moi. Très vite, je me rendis compte qu’ils tenaient une bonne biture, mais aussi que l’ivresse semblait leur avoir fait oublier la dignité de l’uniforme qu’ils portaient. Ils commencèrent à échanger des propos du genre : « Dis-donc, t’as vu la bagnole, c’est une voiture de rupin, il doit en avoir du fric le monsieur, etc. ». Celui qui était installé à l’arrière s’était un peu trop rapproché de mon siège, me soufflant dans le cou une haleine fétide.
Quant à l’autre, il s’était tourné de trois quarts vers moi, me toisant d’un air inquiétant, comme pour m’évaluer ou évaluer ma supposée fortune. Il se trouvait alors que nous venions de quitter Vizille et que nous abordions la montée vers Laffrey. J’éteignis les feux de mon véhicule, laissant simplement ceux-ci en veilleuse. La brusque obscurité surprit désagréablement mes deux passagers.
— Mais qu’est-ce que vous faites, vous êtes fou ? On n’y voit plus rien ! cria l’un des militaires, affolé. Bon Dieu, allumez vos phares.
— Je crois que j’ai un problème, je n’y arrive pas, répondis-je.
La lune éclairait alors très vaguement la route, mais je connaissais celle-ci par cœur et ce que je distinguais me suffisait pour conduire. Au lieu de ralentir ou même m’arrêter pour voir ce qui était censé ne pas fonctionner dans l’allumage des phares, je me mis à accélérer. Le gros huit cylindres en V vrombit rageusement et la Mustang bondit, avalant l’un après l’autre les virages qui se succédaient et que l’on devinait à peine à travers le halo lunaire. À bord, dans l’armée, ce fut l’affolement le plus total. L’un des troufions cria : « Vous êtes malade, on va se tuer, arrêtez ! ».
Bien entendu, je n’en fis rien et ne répondis pas, sachant que leurs éventuelles velléités de détrousseurs venaient d’être reléguées au second rang, loin derrière la peur panique qui à présent occultait toute autre pensée. Ce fut à un rythme toujours soutenu de conducteur de rallye et dans le silence enfin revenu que j’arrivai au village de Laffrey et que je freinai, pilant brutalement la Mustang devant le café éclairé de la place principale.
— Voilà, Messieurs, vous êtes rendus, leur dis-je.
Les deux compères descendirent péniblement de la voiture, en titubant, plus en raison de l’équipée qu’ils venaient de vivre que de l’alcool qu’ils avaient dû ingurgiter.
— Merci quand même ! me jeta l’un d’entre eux.