Jean-Claude DANA

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L'éclate-vie (2010)

Extrait : Initiation à la chasse

L’un de mes patients de la Mure était garde forestier. D’origine corse, c’était un grand gaillard d’une quarantaine d’années qui se prénommait Antoine.
Bien qu’il ait eu une sainte horreur des soins dentaires, nous avions sympathisé et nos relations de patient à praticien étaient devenues cordiales. Au point qu’un jour il me demanda si je voulais bien participer à une partie de chasse, en l’occurrence une battue aux sangliers. Je n’avais alors que très peu d’expérience en matière d’armes à feu et aucune en matière de chasse.
J’acceptai avec enthousiasme et proposai à mon ami Riri Lombraso de m’accompagner. Riri, mon confrère tune, juif tunisien comme moi était le type même du beau gosse athlétique, sportif et prétentieux. Encore moins à l’aise que moi dans le domaine de la chasse, il se trompa de tenue et se pointa en tenue de sports, blouson et baskets.
Le matin, dans un village du massif matheysin, une montagne rude d’une grande beauté, nous avons été cordialement accueillis à la ferme de mon garde forestier où nous fut servi un copieux petit déjeuner campagnard. Le garde me prêta un fusil, un juxtaposé en calibre 12, me demandant si je savais l’utiliser. Je prétendis que oui.
Puis nous nous sommes mis en route. Nous avons formé deux groupes de deux, j’étais avec mon patient, quant à mon ami Riri qui avait refusé de prendre une arme, il fut pris en charge par un homme râblé, à l’âge indéfinissable, portant une veste grise informe et un béret basque. C’était, nous dit-on le guide qui se prénommait Joseph. Ce dernier, qui semblait être un taiseux, se mit en marche d’un pas lourd et syncopé. Riri se mit à le suivre, en petites foulées souples, tel un boxeur américain faisant son jogging. Antoine arborait un large sourire pendant que nous éloignions dans une direction opposée. Je lui demandai la cause de cette hilarité :
─ Votre ami, le… sportif, il va souffrir avec Joseph.
─ Ah bon et pourquoi ?
─ Ben parce que d’abord le Jojo, il est infatigable. En plus, c’est connu, là où il passe, il n’y a que les chamois qui passent.
De mon côté, je dois dire que le périple de cette journée se révéla assez ardu. A posteriori, je compris qu’Antoine avait voulu, à la fois se venger des éventuelles souffrances éprouvées sur mon fauteuil dentaire et aussi donner une bonne petite leçon aux jeunes citadins un peu enfants gâtés que nous étions. Les crêtes que nous parcourûmes à travers des sentiers escarpés qui frôlaient d’impressionnants précipices se suivaient sans se ressembler. Arrivés au bout d’un sentier bordé de buissons touffus, il y avait une toute petite clairière donnant sur un vide de plus de trois cents mètres. Mon guide me dit :
— Il y a un troupeau de sangliers qui est passé par là : postez-vous ici, je vais essayer de rabattre les bêtes vers vous.
Je feignis de trouver normale sa proposition et il me laissa là. Je me dis que soit il était fou, soit c’était une galéjade. Il se foutait de moi. Envisager de voir débouler devant soi une harde de cochons sauvages alors que l’on repose sur quatre mètres carrés derrière lesquels se trouvait un ravin était surréaliste. Même si j’avais pu par magie abattre toutes les bêtes de cette éventuelle troupe ou même une seule d’entre elles, nous aurions tous été précipités dans le vide.
Aussi, par sécurité, je repérai à deux mètres en contrebas une petite bosse accessible assez facilement, me disant qu’au moindre bruit suspect, je descendrais m’y réfugier sans attendre.
Je n’en eus pas besoin, Antoine revint assez rapidement. Je pense qu’il comprit que je n’avais pas été dupe de son plan loufoque et son regard s’éclaira de la lueur d’un respect tout neuf à mon égard. Nous avons entrepris ensuite d’effectuer ce qu’il appelait un « dénivelé », ce qui consistait en l’occurrence à dévaler une pente raide en s’agrippant du mieux que l’on pouvait aux branchages et aux arbres sur notre passage.
Je m’acquittai encore de cette tâche avec honneur. Comme nous arrivions presque au bas de la montagne, je vis un oiseau sur un arbre, le premier animal depuis que nous avions commencé cette promenade échevelée. Antoine, qui semblait à présent bien mieux disposé à mon égard, me dit alors en souriant d’un air condescendant :
— C’est un merle, normalement on n’a pas le droit de les tirer, mais comme on n’a rien tiré de la journée et que vous êtes censé être venu pour chasser, allez-y, tirez-le. De toute manière, je pense que pour les sangliers, c’est râpé pour aujourd’hui !
Je compris le sens de l’expression « faute de grives, on mange des merles », sauf que pour moi c’était ce jour-là « faute de sangliers, on tue un merle ». J’exécutai froidement dans un facile tir posé ce malheureux volatile qui n’avait fait que se trouver au mauvais endroit au mauvais moment.

De retour à notre base, nous vîmes arriver quelques instants après la deuxième équipe. Joseph semblait tout aussi dispos qu’au départ et son pas n’avait pas changé de rythme. Au contraire, Riri avait l’air de sortir tout droit d’une lessiveuse. Trempé de sueur, il titubait, l’œil hagard. Plus tard dans la voiture, il me dit :
— Putain, mais c’est un véritable fou ce Jojo ! Il ne s’arrête jamais ! Il m’a fait passer dans des endroits incroyables. Au bord d’un précipice, moi à quatre pattes, je m’accrochais comme je pouvais aux herbes et aux rochers et lui, comme si de rien n’était, debout, boum-boum- boum, comme un automate, il marchait comme s’il était dans la rue. J’ai frôlé la mort mille fois, j’te jure ! Et puis en plus, c’est chiant, il ne parle jamais !